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Ben'Imana
Critique film

Ben'Imana

Ben’imana : une esthétique de la réconciliation pour les enfants de Dieu.

Julian Bougan·· 5 min de lecture · 35 vues

Que peut nous raconter de nouveau le film de Marie-Clémentine Dusabejambo, sur le génocide rwandais ?

 

C’est la question que je me suis posée après la découverte de ce titre dans la section Un Certain Regard de la 79e édition du Festival de Cannes. Car de nombreux films, fictions et documentaires, se sont saisis du sujet pour révéler au monde l’une des atrocités les plus effroyables de l’histoire de l’humanité. C’est le cas par exemple d’Hotel Rwanda (Terry George, 2004) très présent dans ma mémoire par son degré de violence, ou de Shooting Dogs (Michael Caton-Jones, 2005), deux fictions occidentales qui nous installent en plein cœur du génocide de 1994 et exposent les responsabilités de la communauté internationale dans cette folie qui a occasionné le massacre de près d’un million de Rwandais. C’est aussi le cas d’Imbabazi : le pardon (Joel Karekezi, 2013), une fiction rwandaise qui interroge la possibilité du pardon à travers l’histoire de deux amis dont l’un est devenu génocidaire. Et pourquoi pas Rwanda pour mémoire (Samba Félix Ndiaye, 2003), un documentaire sur la parole des intellectuels africains et d’ailleurs, qui se sont retrouvés au Rwanda, pour essayer de comprendre comment cet événement tragique a pu se produire et comment on peut le dépasser.
Puis, j’ai vu Ben’imana le 19 mai en salle Debussy du palais du Festival. Une fiction d’un réalisme documentaire où les actrices sont des femmes dont la vie ressemble à celle de leurs personnages, à l’exception d’Isabelle Kabano (Suzanne), figure connue du cinéma rwandais. Il m’a fait voyager à travers le pays des mille collines, entre passé et présent, interrogeant les silences et la transmission de la mémoire. Les survivants doivent-ils taire leurs douleurs, leurs déchirures, leurs traumatismes, dans le souci de protéger les nouvelles générations ? C’est l’une des tensions fécondes que le film tente de résoudre.
La première image que l’on pourrait qualifier d’image pré-générique est un plan large sur une forêt, sous fond de chant local liturgique. De longs arbres se perdant dans le ciel, transportent les prières pour faire advenir à la lumière ce qui y est dissimulé. Les corps des victimes, mais aussi les visages des bourreaux. Seul remède pour la réparation des cœurs des survivants en vue de la réconciliation.
L’histoire du film se structure autour d’un Gacaca, une sorte de tribunal populaire à ciel ouvert où se côtoient victimes, bourreaux et témoins et où circule à tour de rôle la parole, organisée par des juges désignés pour la circonstance.

 

Ben’imana s’ouvre par un conflit entre Vénéranda et Suzanne, seules survivantes d’une fratrie de 8, les autres ayant été massacrés lors du génocide. Dès la première image du tribunal, Vénéranda déclare « Je pardonne », à l’endroit de Karangwa, le mis en cause. Suzanne s’y oppose en disant « Elle n’a pas le droit de pardonner au nom de la famille». Le procès suivant son cours, et la grossesse inattendue de sa fille unique Tina aidant, le passé de Vénéranda et ses contradictions se révèlent. Elle qui, de sa posture de responsable des affaires sociales du district, prépare et encourage les femmes à prendre la parole pour se libérer du poids du silence n’est pas légitime. Ses blessures tant psychologiques que spirituelles sont ouvertes, et son pardon est un pardon de façade qui masque ses douleurs en même temps qu’il lui évite de révéler à Tina ses origines. Elle qui prétend pardonner est incapable de voir Richard, le petit ami de Tina, au-delà de son appartenance ethnique.
La réalisatrice démontre par ce dispositif du Gacaca, où la parole se dénoue lentement, que le pardon ne se décrète pas mais qu’il est le fruit d’un processus. Il n’y a pas de réconciliation possible sans pardon, pas de pardon sans justice, pas de justice sans parole. Il faut que la vérité soit dite et pour cela que les langues se délient. Un tel choix narratif nous permet de sortir du cadre du film pour interroger l’état actuel de la société rwandaise. Qu’est-ce qui a été transmis aux nouvelles générations à l’image de Tina dans le film ?
Des silences ? Des peurs ? De la haine ? Autant de questions qui font subsister une certaine inquiétude quant à l’avenir du pays. Se sont-ils sincèrement pardonnés ?

 

La réalisatrice montre la voie et invite expressément ses compatriotes à se regarder en face pour défaire les nœuds, et à cesser de jeter la responsabilité sur « l’homme blanc». Car comme le dit l’un de ses personnages, aucun blanc n’a levé une arme contre sa famille.
L’une des scènes absolument magnifiques du film est ce champ / contre-champ entre Vénéranda et la femme invisible (entièrement drapée de noir). Elle est une sorte de personnification du silence qui traverse le tribunal jusqu’au moment où elle prend la parole pour confronter sa mère, et découvrir que ses enfants assassinés par ses propres frères ont été enterrés dans la maison familiale.
Dans ce champ/contre-champ, Marie-Clémentine brise la règle du regard au tiers et ne laisse aucun espace dans la direction du regard, ce qui crée l’enfermement. Puis au fil de la conversation, elle desserre pour revenir à la normale. Une scène qui rejoint son dispositif selon lequel seule la parole libère.
C’est un film différent par sa manière de raconter, qui n’expose ni décombres ni cadavres, mais qui fait accéder par la mise en scène de la parole et la manière de filmer, aux émotions des personnages.

 

Toutefois, la révélation de Karangwa comme coupable vers la fin du procès sonne un peu chez moi comme un raccourci narratif. Le voir se condamner lui-même en révélant l’emplacement des corps m’a fait penser au colonel Nathan Jessep (Jack Nicholson) dans Des hommes d’honneur (Rob Reiner, 1992). Si je comprends pourquoi le colonel rempli d’orgueil et de colère avoue sous la pression de l’avocat Kaffee (Tom Cruise) que le code rouge émane de son autorité, je peine à comprendre pourquoi Karangwa, très bien structuré depuis le début du procès, et sans aucune contrainte, livre des informations qu’il n’est pas censé détenir.

 

Ben’imana, premier long métrage de Marie-Clémentine Dusabejambo, premier film rwandais sélectionné au Festival de Cannes et Caméra d’or de la 79e édition. Une récompense méritée, et ce n’est que le début.